Dimanche 11 novembre 2007
... ou "comment se servir de photos sans s'en servir"
Comme je l'ai écrit à propos d'une de mes galeries en ligne : tout, dans mes créations, n'est qu'artifice. Ne cherchez pas la photographie sur laquelle je me serais basé, il n'y en a pas. Ou trop,
suivant comment on considère les choses.
Lorsque je tombe sur une image qui m'inspire, il faut d'abord que je la digère. Je m'en empare, la tord, l'étire, la déchire, en extrait ce qui m'a interpellé : un oeil, la forme d'une bouche, un
sein, une main, voire un flou. Bien souvent, ce que j'obtiens n'a plus rien à voir avec l'image de base. C'est un monstre déformé, un avatar lointain. Je range ensuite mon petit montre dans mon
cabinet des horreurs personnel, ou, en d'autres termes, ma palette. Cette étape de digestion est en général assez longue et ne sera pas visible sur le résultat final. Certaines images ne m'ont
demandé que quelques minutes pour en extraire ce que je voulais, d'autres sont encore à ce jour, certaines après plus de deux ans, en cours de pourissement. Nigrido.
Lorsque je compose un tableau, je ressors mes petits monstres. J'en sélectionne quelques-uns, qui me semblent propres à transcrire ce que je souhaite. Parfois, deux ou trois supplémentaires
s'invitent en cours de travail.
L'étape suivante est l'accouplement des créatures. Le rendu final, en effet, n'est pas un collage, mais une fusion, un remodelage de mes monstres. Il est d'ailleurs rare que la fonction originelle
du monstre reste la même : une vulve deviendra une bouche ou un oeil, une main sera un mur ou un rocher, une jambe se fera visage...
Cette étape peut durer quelques minutes ou plusieurs semaines. Il m'arrive de ne pas trouver la bonne combinaison, de m'épuiser des heures et des nuits sur un travail, comme sur un puzzle dont on
ne trouverait pas la solution mais dont on sait, pourtant, qu'elle est là, juste à portée de main. J'ai souvent l'effet final, ce qui me dira que le tableau est achevé, sur le bout de la langue.
Quand je le trouve, ça donne quelque chose comme En attendant. Quand il se refuse à moi, j'en reste à un croquis, dans le genre de Memento. Je dois avouer que j'ai beaucoup de déchets. Beaucoup de
tableaux qui me semblent intéressants lorsque je les termine et qui, deux jours plus tard, m'apparaissent dans toute leur nullité. J'ai aussi, bien sûr, mes jours fastes.
J'ai tendance à nommer le moment où le tableau s'achève Albedo, comme l'achèvement de l'Oeuvre au Blanc alchimique, parce que "les sages disent alors qu'il faut déchirer les livres". Parvenu à ce
stade, l'inconscient a fait la plupart du travail et je ne me sens pas capable d'expliquer comment exactement je parviens au résultat, ni même comment je sais que j'y suis parvenu. Mais il arrive
un moment où je sens que je n'irai pas plus loin avec un tableau.
Bref, oui, il y a , quelque part au fond de mes formes, des éléments de photos ou de dessins, comme il y a, quelque part au fond de la palette du peintre, des éléments naturels ou chimiques :
pigments, talc, craie, résine acrylo-vinylique...